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Les origines

 

extraits de "Franche-Comté terre de Légendes" de Georges Bidalot

Quelles sont les origines de la Séquanie, de la Franche-Comté, de tel lieu ou de telle plante connue dans la région ? Des questions, auxquelles les légendes apportent souvent des réponses pittoresques.

lac des Mortes


L'origine du nom de Franche-Comté

Marguerite de Flandres

Ce n'est pas à proprement parler une légende, mais l'histoire ne nous apporte que des réponses éventuelles, si bien que notre imagination peut folâtrer à loisir dans un foisonnement d'hypothèses possibles. Tout ce qui ne relève pas d'une certitude entre plus ou moins dans le domaine de la légende.

Il faut dire aussi que ce nom de Franche-Comté intrigue. Pourquoi donc cet adjectif féminin pour un nom masculin ? En fait, en vieux français, le mot "comté" s'employait indifféremment dans les deux genres. En plus, il s'écrivait au choix comté, conté ou contee. Un conte pouvait donc être un homme, un récit ou un calcul. L'orthographe compte n'existait pas.

Jusqu'à la conquête française de 1674, c'est le nom de "comté de Bourgogne", qui s'impose et les Francs-Comtois se disaient Bourguignons. Pourtant le nom de "Franche-Comté" ou plus exactement de "France-Comté" apparaît pour la première fois officiellement dans une charte de 1366 conclue par Marguerite de Flandres, souveraine du Comté de Bourgogne, de l'Artois et des Flandres.

Marguerite de Flandres est flamande par son mariage avec Louis de Flandres, mais française de naissance puisque fille du roi de France Philippe V le long et de Jeanne II de Bourgogne. A-t-elle voulu insister sur le fait que le comté est avant tout français de moeurs et de langue bien qu'intégré dans le Saint-Empire romain germanique ? Certains prétendent qu'au 15e siècle, le mot "France-Comté" se serait transformé en Franche-Comté, parce que les flamands, associés politiquement aux Francs-Comtois, donnaient à la lettre "C" le son "ch".

Toutefois, si Marguerite de Flandres a utilisé, dans un traité, le mot "France-Comté", c'est que le terme pouvait désigner sans équivoque le comté de Bourgogne, ce qui implique un usage consommé depuis longtemps. Certains pensent que le terme aurait pu naître dès la cession par testament à l'empereur germanique du roi de Bourgogne Rodolphe III, qui meurt en 1032, pour bien marquer que les Bourguignons garderaient leurs spécificités de langue et de moeurs, francs de tailles et impositions impériales, même s'ils devaient le service militaire à l'empereur.

Renaud III

Il faut noter qu'en ancien français le mot "franc" a la double signification de ce qui se rapporte aux Francs, et de "libre", il ne s'appliquera aux gens qui disent ce qu'ils pensent, donc loyaux, sincères, incapables de mentir, qu'à partir du 16e siècle. Or, aux 11e et 12e siècles, le mot "franc" désignait un habitant de la Francia et signifiait français. On peut donc penser que le mot "franc" cumulait les deux sens pour désigner les Bourguignons du comté : libre et français de langue et de moeurs, sinon sujet du roi de France.

Enfin, certains situent l'origine de l'appellation de Franche-Comté dans une période intermédiaire. Lorsque le comte de Bourgogne Renaud III, après 1138, refusa de rendre hommage à l'empereur du Saint-Empire, parce que ce dernier appartenait à la maison de Hohenstaufen et non à celle de Conrad II le Salique à laquelle le royaume de Bourgogne avait été cédé, il aurait été qualifié de "franc comte" et son comté aurait pris, par la suite le nom de "Franche-Comté". Toutes ces hypothèses n'ont pas la poésie ou le fantastique des légendes franc-comtoises traditionnelles, mais elles répondent à la curiosité de ceux que ce mot de "Franche-Comté' intrigue.

L'origine de la Séquanie

Vercingétorix jetant les armes devant César (Lionel-Noël Royer 1899)

L'ancêtre de la Franche-Comté s'appelait la Séquanie, le pays des Séquanes, quoique plus vaste, puisque s'étendant du Rhône au Rhin, entre les hauteurs du Jura et la Saône, même si les limites exactes, peut-être fluctuantes, ne peuvent être précisée avec certitude. Il englobait donc, du moins à une certaine époque, une partie des départements du Haut-Rhin (le Sundgau) et de l'Ain.

Tout le monde sait que Hercule, doué d'une force stupéfiante, fut condamné par Eurysthée, roi d'Argolide (en Grèce, dans le Péloponnèse), à effectuer douze travaux, en expiation du meurtre, sous un excès de colère, de son épouse Mégare et des enfants qu'il eut d'elle.

Après avoir effectué le neuvième en Attique, où il vainquit l'amazone Hippolytè, il devait, pour le dixième, se rendre en Ibérie et combattre Géryon, un monstre à trois têtes et à trois troncs, et capturer ses boeufs. Il effectua ce longs parcours entre la Grèce et l'Espagne, en passant, selon la légende, par la haute vallée du Rhône. Or, une partie de son armée tomba malade, qu'il laissa sur place sous le commandement d'Arpentinu. Celui-ci se plut dans la région et fonda la ville, qui porta son nom, Arpentras ou Arpentina, située probablement à l'emplacement d'Ouchy, près de Lausanne.

Combat d'Héraclès et Géryon

Plus tard, Lemanus, fils de Pâris, dont les amours coupables avec la belle Hélène déclenchèrent la guerre de Troie, s'empara d'Arpentras, mais les habitants se révoltèrent contre lui et le chassèrent. Furieux, il revint, s'empara de la ville et l'incendia, puis, à l'extrémité du lac auquel il donna son nom, le Léman, il fonda une autre ville, à laquelle il donna le nom de Genève, parceque bâtie au pied d'un petit coteau couvert de genévriers. C'était, parait-il en l'an 1130 avant Jésus-Christ. Genève devint la capitale d'un royaume, qui s'agrandit bientôt à plus de cinquante lieues. Son fils Eructonius lui succéda et à la mort de ce dernier, ses trois fils se partagèrent le royaume. Allobrox eut le pays des Allobroges, ancêtre des Savoyards, Helvetius, la Suisse et Sequanus, la Séquanie.

L'origine du sapin

A partir de sept cent mètres environ, le sapin peuple exclusivement nos forêts comtoises. Plein de magnificence sous le soleil ou sous la neige, il revêt un caractère sinistre sous un ciel bas, digne de son créateur si l'on en croit la légende.

Aux temps les plus reculés, le diable, qui imposa si souvent sa présence dans nombre de nos légendes, ne savait quoi faire de son innombrable marmaille qui tournait autour de lui en faisant un vacarme assourdissant.

Quoi d'étonnant, que des diablotins se montrent diaboliques ? Mais le diable supportait mieux ses propres diableries que celles de ses enfants trop turbulents à son gré, et pour tout dire, cela le gênait de ne plus entendre le crépitement des flammes de l'enfer et le hurlement des damnés en train de rôtir. Un jour, excédé, le diable décida de sortir de l'enfer les diablotins et les répandit sur les monts du Jura, qui connurent, subitement, une densité de population incroyable. Les diablotins fourmillaient de partout. Seule la colère du diable pouvait justifier un choix pareil. Les tropiques conviendraient mieux à des diablotins habitués à la chaleur de l'enfer, mais le diable tenait à refroidir leur ardeur et par rapport aux sommets des Alpes, à la Sibérie ou au pôle sud, dignes d'une sanction certes diabolique, le Jura, d'une altitude modérée et sous un climat tempéré, lui sembla mieux répondre à son attente.

Or, dans le haut Jura, en été, si les nuits restent fraîches, le climat franc-comtois très continental connaît parfois des températures fort élevées. Les diablotins brûlaient leurs petits pieds fourchus sur les rochers nus. Ils se mirent à pleurer, puis à crier si fort, que le diable les entendit et vint voir ce qui se passait. Satan convint que leurs récriminations se justifiaient et fit pousser des buissons de viornes, d'églantiers, d'aubépines et de "pruneliers" pour leur donner de l'ombre. Les diablotins se réjouirent du nouveau paysage et apprécièrent les bonnes idées de leur père. Enfin, pas pour très longtemps.

mars 2007, Entre les Fourgs

Bientôt cette nouvelle végétation attira les chevreuils, les chèvres, les moutons, les vaches, et tout ce que la région pouvait compter de ruminants. Ils broutèrent bourgeons, feuilles et même les branchettes, de telle sorte que les diablotins se retrouvaient exposés à nouveau aux rayons d'un soleil exceptionnellement torride. Ils se mirent à nouveau à pleurer, à crier. Et le diable courroucé revint. Mais il se calma bien vite en constatant le désastre survenu à ses buissons. Il se gratta longuement la tête entre les cornes, comme il le fait toujours quand il réfléchit profondément, et soudain, fit croitre des noisetiers et des alisiers, en se disant que les animaux ne pourront pas atteindre leurs sommets et qu'il restera ainsi suffisamment de feuilles pour faire de l'ombre. Les diablotins étaient ravis, se félicitant du génie de leur père. Certes, chevreuils, chèvres, moutons, vaches broutèrent encore les feuilles du bas, mais ne purent atteindre celles du haut, qui formaient une sorte de parasol.

La chaleur était de plus en plus lourde, quand se profilèrent à l'horizon de gros nuages noirs, qui, poussés par un vent violent en altitude, couvraient peu à peu le beau ciel bleu. Les diablotins n'avaient encore rien vu de pareil, d'autant que ces nuages émettaient des étincelles. Puis peu à peu, ces étincelles zébrant le ciel s'accompagnèrent d'un grondement sourd. Le phénomène s'amplifiait de plus en plus. Les nuages envahissaient bientôt la moitié du ciel et commençaient à planer au-dessus de leur tête, quand un énorme éclair illumina ciel et terre, suivi presque aussitôt d'un fort coup de tonnerre à faire sauter sursauter le diablotin le plus hardi. En un rien de temps, des éclairs fusaient de tous côtés et les coups de tonnerre devenaient de plus en plus brutaux et assourdissants, de telle sorte que les diablotins se demandaient si l'enfer n'envahissaient pas la terre entière, encore que la vue et le bruit d'un orage étaient pour eux un phénomène tout à fait nouveau. les uns tremblaient de peur, d'autres applaudissaient un spectacle inattendu, mais la crainte les gagna peu à peu, car les orages en montagne sont souvent très violents.

Soudain, la pluie se mit à tomber. Les diablotins n'apprécièrent pas du tout cette eau tombée des nuages et coururent se réfugier sous les arbres. Hélas ! Les faibles feuilles des noisetiers et des alisiers ne surent arrêter une violente averse, d'autant que le vent se levant les agitait fortement. Un temps à ne pas mettre un chien dehors et surtout pas des diablotins, car en plus, une baisse très sensible de la température se faisait sentir. Les diablotins, trempés jusqu'aux os, transis de froid, se mirent à nouveau à hurler et le diable dut revenir une nouvelle fois.

Le poing gauche sur la hanche et la main droite grattant sa tête cornue, le diable activait fortement ses neurones pour sortir d'une situation qu'il n'avait su envisager et qui commençait à nuire à sa réputation et à son ascendant sur ses marmots. Naturellement, il lui vint encore une idée qui lui parut géniale. Il fit pousser des hêtres, qu'on appelle aussi dans certaines régions des fayards, mais que les Francs-Comtois nomment des foyards. Et les diablotins furent à nouveau ravis, mais cela ne dura pas.

"Gouverner, c'est prévoir", une formule attribuée à Émile de Girardin, qui n'était pas encore né à cette époque lointaine et que le diable ne pouvait pas connaître. Pourtant cette prévision était facile à faire. Après l'été, vient l'automne. Et dans les montagnes jurassiennes, l'automne est particulièrement précoce. Les diablotins, insensibles à la beauté, ne s'émurent pas outre mesure de voir les feuilles se parer des vives couleurs. Ils se catastrophèrent par contre de les voir tomber. Ah ! Elle est belle l'invention de papa. Des hêtres qui perdent leurs feuilles, alors qu'il pleut de plus en plus souvent, qu'il fait de plus en plus froid et finalement des sortes de petits duvets blancs se mettent à tomber du ciel et deviennent peu à peu de petites billes (ils ne connaissent pas le mot flocon). Certes, dans un premier temps, c'est amusant. La neige peut se serrer dans les mains pour faire une grosse boule qu'on peut se jeter dessus. Rendez-vous compte ! Ils avaient trouvé cela les diablotins ! Mais quand la neige se répand en un long tapis blanc sur lequel il faut mettre des petits pieds fourchus, c'est horriblement désagréable et atrocement froid.

Les diablotins se mirent à nouveau à hurler et leur père revint pour la quatrième fois.

Le diable se mit la tête entre les mains et se mit à analyser la situation. "Il faut, se dit-il à haute voix, que je trouve un arbre qui donne de l'ombre, que ne mangent pas les animaux, qui abrite de la pluie, qui retient la neige". Il resta ainsi immobile, profondément concentré dans ses réflexions et soudain s'écria : "Ca y est, j'ai trouvé". Et il fit pousser le sapin.

Il pensait ainsi que la mousse, qui se formerait aux pieds du sapin, offrirait aux diablotins un tapis plus doux qu'un tapis de feuilles et moins froid qu'un tapis de neige, sous lequel évidemment disparaissait le tapis de feuilles. Le sapin les mettrait à l'abri de toutes les précipitations et, l'été venu, il leur procurerait de la fraîcheur.

On pourrait donc penser que le diable peut se révéler un être sensible du moins pour ses propres enfants, encore que laisser sa progéniture en plein hiver dans la montagne, avec pour seule protection des sapins n'est guère digne d'un père. Toute cette histoire démontre amplement que le diable est un être fourbe. La preuve. Il a fait croire à tout le monde qu'il avait planté des sapins sur les montagnes du Jura et tout le monde continue de les appeler ainsi. Or tous les spécialistes le diront : ce sont des épicéas.


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