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La mort du docteur MICHEL

 


blason de la famille Vionnet (transmis par Monsieur Michel RENAUD)

Le 27 avril 1944, le docteur Jean MICHEL était assassiné par les allemands. Il était un peu des nôtres. Sa mère, Agathe VIONNET, appartenait à une famille cousine, et surtout amie, des VIONNET de Morillon. Joseph, celui qui, en 1907, a amené sa nombreuse famille à Morillon, et ses enfants, étaient très liés aux frères et soeurs d'Agathe. Charles MICHEL, le père de Jean, était marchand de vin rue des Salines à Lons. C'est chez lui que Joseph s'approvisionnait.

André BESSON me pardonnera de reproduire à l'usage de ceux qui n'auraient pas pu le lire, les pages de son livre "Une poignée de braves", édité en 1965, consacrées à ce héros.


docteur Jean MiICHEL (photo transmise par Monsieur Michel RENAUD)


A partir de 1942, Marcel Berger, l'un des membres de l'Etat-Major de l'Armée Secrète dans le Jura commença à prendre des contacts avec plusieurs personnes de Saint-Didier en vue d'organiser au village un réseau de résistants. Le cafetier du pays, Urbain Guillemin, dit "bainbain", fut l'un des premiers à faire partie de ce mouvement. De nombreux autres cultivateurs ne tardèrent pas à se joindre à lui.

Lorsque les opérations de parachutages débutèrent dans la région, c'est tout naturellement à Saint-Didier que les responsables de la Résistance jurassienne songèrent pour y entreposer les armes et le matériel venu de Londres. C'est ainsi que tous les containers récupérés sur les terrains voisins de Granges-Paille, Orion, Crançot, vinrent s'empiler dans les greniers du village qui se transforma peu à peu en un véritable arsenal.

Durant l'été 1943, les premiers maquis commencèrent à s'installer dans les bois des environs, et le chef du secteur de Lons le Saunier, Jean Ricard, put compter à partir de cette époque sur l'appui d'un groupe de patriotes sûrs, pour ses sabotages et ses coups de main contre l'occupant. Jusqu'au début du printemps 1944, les allemands ne connurent pas l'existence du maquis de Saint-Didier et des dépôts d'armes dissimulés dans plusieurs maisons du village. La consigne du silence avait été respectée, malgré que, durant des mois, la plupart des habitants n'eussent rien ignoré de ce qui se passait. D'où vint la première indiscrétion ? Qui signala à la gestapo qu'il y avait peut-être quelque chose d'intéressant à apprendre à Saint-Didier ? Cela restera sans doute éternellement un mystère, comme ces centaines de délations plus ou moins conscientes, qui permirent durant quatre ans, à la police allemande, de découvrir des secrets qu'elle n'eut jamais éventés sans la complicité de bavards ou de criminels.

Selon son habituel processus, la gestapo envoya tout d'abord deux hommes à Saint-Didier, afin d'y recueillir des renseignements. Le 20 avril 1944, vers 14 heures, l'une des sinistres voitures grises, hélas trop connue des résistants, stoppa devant la fromagerie du village. Tandis que le chauffeur, qui portait le surnom de "l'italien", demeurait au volant, son acolyte, un nommé "Albert", mettait pied à terre et pénétrait à l'intérieur du chalet. Déjà, le maquis de la région, dont un groupe franc, commandé par Jean Billon, alias "Nancy" et Guyot, dit "Guérin", se trouvait précisément à Saint-Didier, avait été alerté. Les résistants comprirent qu'il ne fallait pas laisser les hommes de la gestapo enquêter dans le village. Sous la menace, certains habitants influençables pouvaient parler, dire ce qu'ils savaient de l'organisation des maquis et surtout révéler le nom des fermiers qui cachaient des dépôts d'armes. L'attaque des deux policiers fut décidée sur le champ.

Jean GUYOT, dit "Guerin". Etudiant, chef d'un groupe franc d'action directe. Blessé le 20 avril 1944 à Saint Didier. Arrêté par la gestapo le 25 avril 1944. Abattu à Pannessières le 27 avril 1944.

En quelques minutes, la voiture fut entourée. Un maquisard chevronné, Hammelèche, se chargea d'abattre le chauffeur. L'homme s'écroula mortellement touché, avant même d'avoir pu réaliser ce qui lui arrivait. Mais le nommé "Albert" avait entendu le coup de feu. Il réalisé aussitôt le danger et, retranché à l'intérieur de la fromagerie, commença à tirer sur les résistants. Une fusillade dense se déchaîna. Les vitres du chalet volèrent en éclats. L'un des assaillants, qui cherchait à entrer dans la place, fut atteint par une balle et s'écroula. Malgré ce répit, l'allemand cerné de toute part, comprit qu'il était perdu. Il tenta alors une sortie désespérée pour se dégager et, après avoir vidé ses chargeurs sur les assiégeants, essaya de fuir par la porte de la fromagerie. Une rafale de mitraillette le faucha avant qu'il ne put franchir le seuil. "Albert" tomba à son tour et ne bougea plus.

Tandis qu'une fouille sérieuse des vêtements des deux cadavres ennemis confirmait aux maquisard qu'ils venaient bien d'abattre deux agents de la gestapo, on transportait la troisième victime du combat dans une maison voisine. C'est "Guérin", le chef du corps franc qui avait été blessé. Il avait reçu une balle en plein foie et son état était des plus graves. Comme le maquis de Saint-Didier ne disposait que d'un sommaire équipement sanitaire, le transfert de "Guérin" à l'hôpital de Lons le Saunier fut aussitôt décidé. Rapidement, après le combat, les résistants du pays, commandés par Bugnet, firent disparaître les traces de la lutte et se hâtèrent d'enterrer les deux allemands dans les bois voisins. Puis la consigne du silence fut donnée à tout le village qui commença à vivre dans une vive appréhension.

Le 22 avril, une quinzaine d'allemands, montés dans trois voitures, se mirent à sillonner les rues de Saint-Didier. On les vit s'arrêter en de nombreux endroits, examiner les lieux, questionner les gens. A plusieurs reprises, ils firent semblant de s'en aller, puis réapparurent peu après à toute allure. Sans doute cherchaient-ils à obliger les maquisards à se démasquer, afin de les localiser et de mieux les anéantir. Mais le groupe-franc ne bougea pas, faisant long feu de cette ruse grossière;

Ce n'est que le lendemain, samedi 23 avril 1944, que les représailles commencèrent. Dans l'après-midi de cette journée, M. Outhier, maire de la commune, M. Tissier, fromager et son épouse, furent arrêtés par la gestapo et conduits à Lons-le-Saunier. Le dimanche et le lundi se passèrent sans incidents notables. Les gens du village commencèrent à respirer plus librement. On pensa que les allemands, de qui on attendait les pires excès, abandonneraient peut-être leur idée de représailles faute de preuves et qu'ils relâcheraient les otages. Tous ces vains espoirs s'envolèrent le 25 avril, au petit jour. Dès l'aube, le village se réveilla brutalement au bruit de la fusillade. L'ennemi cernait Saint-Didier. Le capitaine Müller, chef de la gestapo, commandait en personne l'important détachement chargé de la sinistre opération. En quelques minutes les rues du village furent parcourues par une meute hurlante qui tirait au hasard dans les fenêtres des maisons, dans les basses-cours et les étables. Tous ceux qui essayaient de fuir ou d'opposer une résistance aux soudards étaient aussitôt fusillés.

Ce fut le sort réservé à trois habitants : André Bugnet, quarante-sept ans, agent de la compagnie d'électricité, fusillé après voir été atrocement torturé et mutilé sous les yeux de sa femme (sa profession lui permettait de disposer de laisser-passer et de justifier de certains déplacements de nuit), son voisin André Guillot quarante six ans, qui parlait allemand et qui fut abattu en tentant de le défendre et Edgar Bezin, cinquante-sept ans. Les allemands interdirent de déplacer les corps des fusillés avant 18 heures. Mais la vengeance des brutes ne s'assouvit pas encore. Sept maisons du village complice furent incendiées : celle de Mme veuve Grapinet, de M.M. Bezin, Bourdy, Guillemin, Pernin, Pernet ainsi que le chalet de la commune.

Un autre malheureux devait encore tomber ce jour-là, M. Jean-Marie Pernin, âgé de quarante-trois ans, qui fut conduit dans les bois et froidement exécuté sur la tome des deux allemands. Avant de s'éloigner, les barbares arrêtèrent Mme Guillemin, une mère de quatre enfants, qu'ils devaient déporter ainsi que Mme Tissot, arrêtée deux jours plus tôt, à Zwadau et Ravensbruck.

Après le départ de la horde sanglante, les gens du village, en essayant de combattre le feu devaient faire une macabre découverte dans les ruines de la maison de M. Théodor Pernin. Trois cadavres calcinés et mutilés gisaient parmi les décombres. On reconnut immédiatement les corps de Messieurs Outhier, maire de Saint-Didier, et de Camille Tissier, le fromager du village. La troisième victime fut identifiée un peu plus tard. Il s'agissait de Roger Gille, inspecteur de police patriote, qui militait depuis longtemps déjà dans les rangs de la Résistance à Lons-le-Saunier. Le malheureux avait été arrêté la veille chez sa mère, aux Rochettes, par les membres de la gestapo et de la S.A.C.

Dans la confusion extrême qui avait régné pendant le raid, personne n'avait aperçu la présence des malheureux que les allemands avaient tenu à abattre sur les lieux de leur opération contre le village martyr. Un autre cadavre devait être découvert le jeudi 27, dans les vignes de Saint-Didier, portant à huit le nombre des victimes des représailles ennemies. Il s'agissait de M. Charles Guillemin, quarante et un ans, qui avait été arrêté dans la nuit du 4 avril.

Mais la sinistre affaire de Saint-Didier allait entraîner un autre drame, tout aussi cruel et bouleversant : l'assassinat du docteur Michel.

Originaire du Doubs et âgé de trente-six ans, Jean Michel avait fait de brillantes études successivement à Dole, à Versailles puis à la faculté de Lyon où il avait été assistant du professeur Santy. Le jeune praticien était connu dans tout le Jura où l'on appréciait ses qualités professionnelles et sa noblesse de coeur. Patriote convaincu, le docteur Jean Michel avait déjà soigné de nombreux résistants blessés au cours d'engagements contre les allemands. Il avait notamment opéré, avec l'assistance du docteur Perrodin de Bletterans, deux maquisards qui s'étaient réfugiés chez les dames du château, à Villevieux.

Comment la gestapo apprit-elle que Guyot, dit "Guérin", chef du groupe-franc de Saint-Didier, avait été conduit à l'hôpital de Lons-le-Saunier et opéré par le docteur Michel ? C'est encore une énigme de ces temps troublés. L'enquête menée après la libération, n'a pas permis d'identifier le coupable.

Dans la nuit du 24 au 25 avril, vers minuit 30, le docteur Michel fut arrêté à son domicile, route de Villeneuve, par deux membres de la S.A.C. D'abord interrogé avec une religieuse de l'hôpital, il fut ensuite confronté avec le chauffeur de taxi Rivière, qui avait conduit Jean Guyot après son opération, dans sa famille à Beaulieu-Mandeure, dans le département du Doubs. Tandis que le docteur Michel était emmené à la caserne Bouffez, les allemands demandèrent à Rivière de les conduire au domicile du blessé. Arrêté dans son lit, Jean Guyot, tout sanglant encore de ses blessures, fut ramené à Lons-leSaunier puis, à l'issue d'un interrogatoire et de tortures odieuses, abattu lâchement dans les bois de Pannessières. Il avait vingt-trois ans. Son père, arrêté au cours de la même opération à Baulieu-Mandeure, devait mourir quelques mois plus tard en déportation.

C'est également dans les bois de Pannessières qu'un garde des Eaux et Forêts retrouva, le 27 avril 1944, le corps du docteur Jean Michel abattu de deux balles, qui avait payé de sa vie son dévouement à la cause de la Résistance. Sa mort, connue bientôt dans tout le département, provoqua une profonde indignation dans tous les milieux. Du fait de l'interdiction des allemands de procéder à des funérailles dignes, il fut inhumé le 29 avril à 22 heures, après le couvre-feu ; mais le dimanche 30 avril et le lundi 1er mai, la foule se réunit pour honorer et fleurir sa tombe. "Aucun incident ne s'est produit", note le Commissaire des Renseignements Généraux du Jura dans un rapport ...

Alors que l'occupant avait voulu faire un exemple et inspirer la terreur aux jurassiens, il ne fit, par ce crime abject, qu'attiser la haine dans les coeurs des opprimés et éclater la révolte qui y grondait.


Dans son rapport mensuel daté du 7 mai 1944, le commissaire des Renseignements Généraux consacre presque une page à l'assassinat du docteur Jean Michel. La place exceptionnelle qu'il lui accorde est due à l'émotion causée dans la population par cette mort :

Extrait du numéro 1 de la Libre Comté, daté d'avril 1944, imprimé et diffusé en mai :

"Le corps du docteur Michel, chirurgien de l'hôpital de Lons le Saunier, a été trouvé le 29 avril dans les bois de Pannessières troué de plusieurs balles. Un crime parmi tant d'autres, direz-vous, oui mais un crime qui marque pour toujours du sceau de l'infamie ceux qui l'ont perpétré. Le docteur Michel n'était ni un franc-tireur, ni un membre de la Résistance, ni possesseur d'armes d'aucune sorte. Il avait été arrêté simplement pour avoir rempli consciencieusement sa tâche en soignant un patriote blessé par la gestapo. Aucune loi, aucune juridiction ne s'oppose à cet acte de simple humanité. Les morales de toutes les religions, de tous les peuples, ne considèrent plus comme ennemi un homme qui souffre. Et non contents de l'avoir arrêté, les bourreaux de Himmler ont lâchement abattu sans jugement ce chirurgien coupable d'avoir respecté les règles de sa profession. Ils l'ont abattu sans avoir le courage d'avouer leur acte. Alors que leur victime gisait déjà inerte dans le bois, ils ont laissé croire à la famille qu'elle avait été transférée à Lyon. Ils n'ont permis les obsèques qu'après le couvre-feu, interdisant à la famille de suivre le corbillard. Le 1er mai un service religieux était célébré en la mémoire du défunt, une foule énorme se pressait. La gestapo a interdit cet office. Assassins et lâches, les brutes nazies se sont définitivement condamnées par cet acte qui a soulevé l'indignation générale de la population jurassienne. Docteur Michel vous serez vengé."


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