http://foncinelebas.free.fr


La confession

Eglise de Fort du Plasne

retour

texte transmis par Mireille Guay, écrit par sa maman Colette Sergent


La dernière neige, la neige du coucou, avait fondu partout même dans les sous-bois les plus sombres. Quelques arbres encore gris poussaient leurs premiers bourgeons. Une herbe verte brillante s'étalait en longues traînées dans les bois humides comme si un peintre facétieux avait promené au hasard son pinceau trempé de vert par ci par là. Dans les terres cultivées, le blé d'automne poussait dru, tranchant sur le gris des champs voisins. Dans les bois sombres de sapin, le coucou chantait , insouciant, moqueur, presque à intervalles réguliers. Gare à celui qui n'aurait pas la moindre piécette à faire teinter au fond de sa poche en l'écoutant, il serait pauvre toute l'année comme l'affirmait le plus sérieusement du monde les vieux paysans du pays.

En cette fin d'avril, toute la tristesse morne de l'hiver s'en était allée, balayée par la dernière bise. L'air était plus chaud. Le ciel bleu dégagé des nuages et du brouillard hivernal semblait plus haut. Une gaieté inhabituelle, une sorte d'insouciance se dégageait de toutes choses; on éprouvait une torpeur heureuse, un bien-être inhabituel, un désir fou de se chauffer au soleil comme les petits lézards gris qui surmontaient leur crainte pour se glisser jusqu'à une pierre chaude au bord de la route.
Les fumées du village montaient tranquilles, dans le silence, au milieu des jardins étagés en petits rectangles bruns proprets, fraîchement retournés, tout prêts à être ensemencés.

Le chien de La Louvatière aboya en voyant apparaître sur la route un groupe de joyeux lurons chantant à pleine voix. C'étaient les gars des Planches qui venaient à confesse près du vieux curé de Fort du Plasne, comme avaient coutume de le faire tous les ans, la veille de Pâques, les célibataires de chaque village.
Ils s'arrêtèrent de chanter à l'entrée du pays en vue du four communal où les femmes en train de faire le pain s'étaient attroupées devant la porte. Elles faisaient des réflexions à voix haute en les dévisageant.

- Le grand brun là, c'est le fils à La Loisie, il a bien grandi et forci ct'année.
- Là c'est le merle, celui qui joue de l'accordéon dans les noces.

Celles qui avaient des filles à marier les évaluaient du regard l'un après l'autre pensant à un gendre possible qui n'habiterait pas trop loin; ce serait commode pour aller voir le jeune ménage quand les travaux des champs laisseraient quelque répit, aider au besoin quand la fille ferait ses couches; et le beau-fils à son tour viendrait ramasser le miel des abeilles ou réparer les toits; toutes choses dont le père laisserait volontiers le soin à un plus jeune.

Pourquoi n'y pas penser à cette noce ? La grande armoire de noyer ne contenait-elle pas de lourdes piles de draps neufs et de torchons, des bonnets à petits volants tuyautés, des chemises festonnées, travail des longues soirées d'hiver; et encore de solides bas de laine tricotés à la main, le dessus de lit au crochet fait carré par carré orgueil des filles habiles et surtout, le châle de noce de fine laine marron, tout imprimé d'arabesques de couleur à longues franges noires qu'on se transmettait d'une génération à l'autre avec la chaîne et la petite croix d'or.

La Berthe les tira de leur rêve.

- Le Grenadier se fait vieux cette fois. Le Dionys est toujours le même : bon garçon, mais il rougit comme une fille.

Les gamins regardaient aussi s'arrêtant de brosser les vanottes ou de jouer avec les longues pelles de bois rondes ou allongées qui servaient tour à tour à enfourner et à sortir le pain. Seule une toute petite assise par terre continuait avec application à effeuiller le gros balai de buis, heureuse de cette distraction nouvelle que personne ne pensait à lui interdire.

Fort du Plasne

Les garçons poliment soulevèrent leur chapeau de feutre, lancèrent en chœur un bonjour retentissant mais ne s'attardèrent pas à bavarder, intimidés d'être l'objet d'une telle attention. Seul Le Grenadier lissant fièrement sa moustache se serait bien attardé à bavarder un brin mais il suivit le groupe.
Plus haut d'autres ménagères en sabots se pressaient autour de la voiture du boucher de St-Laurent : bon géant débonnaire, qui, ceint d'un grand tablier de toile bise servait tout le monde en plaisantant, heureux d'entendre tinter tant de pièces dans la solide sacoche de cuir qu'il portait toujours en bandoulière.

- Hé les gars c'est jour de lessive aujourd'hui !

Le Damien qui n'aimait pas qu'on plaisante avec les choses d'église répliqua aigrement, faisant allusion à une vieille histoire dont quelques uns se fâchaient encore :

- As-tu trouvé un bel os à moelle à vendre en commune cette année, au moins ?

On disait jadis les habitants de Fort du Plasne si pauvres, si pauvres, qu'un os à moelle était acheté en commune à Pâques et que chaque famille se le passait le dimanche avec la corbeille à pain bénit, se contentant du bouillon de moins en moins gras jusqu'à l'année suivante.

- Regarde, mauvaise langue !

Les femmes emportaient de copieux morceaux de bœuf dans des plats de fer battu ou de faïence décorée, pour le repas du lendemain. Le bouilli trônerait en belle place au milieu de la platelée de choux et de pommes de terre.
Le boucher dédaigna de répondre, chassant des bras et des jambes les chiens qui, de chaque côté de la voiture, arrosaient généreusement les quatre roues repeintes à neuf.

Fort du Plasne

La vieille église de pierre les attendait silencieuse ayant pourtant un air de fête avec son toit de tuiles brunes en écailles : luxe inouï que les maisons couvertes en tavaillons de sapin devaient secrètement lui envier. Les cloches reposaient dans le clocher bien fermé qui dressait fièrement tout en haut de la pointe au bout de la croix son vieux coq de fer fidèle malgré la foudre et les bourrasques d'hiver.
Le lourd portail d'entrée en bois sculpté, garni de ferrures et de gros clous, chef d'œuvre d'un maître ouvrier, était fermé.

Les garçons se glissèrent rapidement par la porte latérale dans l'église accueillante. Éblouis par la clarté extérieure ils s'habituaient difficilement à la pénombre; tout d'abord ils ne distinguaient rien, cherchaient à tâtons le bénitier de l'entrée, intimidés aussi par le silence grave du Saint Lieu. Mais, peu à peu ils faisaient des yeux le tour de la petite église. La flamme brûlait paisiblement au-dessus du chœur. La vierge souriait au fond de l'autel dans sa robe bleue. Les statues étaient drapées de violet comme chaque année à l'époque de la Passion.

Après avoir fait lentement, sévèrement, son examen de conscience Dionys poussé par ses camarades s'approcha du confessionnal bien décidé à blanchir son âme.
Les camarades s'étaient écartés attendant patiemment leur tour en chuchotant.
Nanti d'un généreux "Allez en paix mon fils", Dionys se retourna vers ses compagnons avec un sourire heureux.

Mais le sourire se changea en grimace. L'église était vide. Venant du parvis on entendait le rire joyeux des copains, mais un rire qui montait crescendo, un rire homérique qui n'en finissait plus.
Que voulait dire cela ? Le Dionys tout désorienté faisait des yeux le tour de la petite église inquiet puis affolé : Le Grenadier tranquillement sortait du confessionnal, achevait d'ôter l'aube blanche passée par dessus sa blouse et l'accrochait rapidement à un clou réservé à cet usage à l'intérieur de la porte, riant lui aussi à gorge déployée. Dionys outré d'une pareille supercherie s'en allait à reculons n'osant proférer des injures à l'intérieur de l'église. Mais, sitôt sous le porche il bégaya de fureur :

- Si j'avais su que s'té tè, j'flanqué un coup de poing dans la galuchta, jt'aveugléve.
(Si j'avais su que c'était toi, j'aurais donné un coup de poing dans le guichet à t'en faire perdre la vue.)

Les garçons affolés ne reconnaissaient plus leur camarade dans ce Dionys rendu furieux qui s'en prenait à chacun et menaçait de tout raconter au curé. À grand peine ils réussirent à la calmer disant qu'il ameuterait tout le village, que les filles le regardaient déjà et l'écoutaient derrière leurs volets entre-baillés.
Ils s'en allèrent enfin manger la galette au Papet à l'auberge du Pont chez la mère David, réconciliés du moins en apparence.

Mais quelques mois plus tard quand quelqu'un coupa la moustache du Grenadier pendant son sommeil, une nuit de bamboche à ce même café du pont, il soupçonna fort Le Dionys mais n'osa rien dire, essaya même de faire le fanfaron en disant que ça le rajeunissait d'être tout rasé. Certaine confession, péché véniel bien sûr, lui revenait parfois en mémoire comme un remords.


haut de page