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Gregori Stiwitcheff


Qui était Gregori Stiwitcheff, ce russe, dont le corps a été retrouvé le 31 août 1944, carbonisé, dans l’une des maisons de Foncine le Haut que les allemands avaient incendiées la veille ?

On trouve la réponse dans le livre de Louis et Nicole Porchet-Marrel intitulé "Les combattants volontaires de Franche-Comté" édité en 1990.


Foncine le Haut

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Vers le 20 août, dans les bois dominant Foncine, l’adjudant Pélardy qui entraîne une trentaine de volontaires, entre en contact avec une compagnie russe qui a déserté pour passer en Suisse, ou pour rejoindre les "terroristes", et qui erre depuis quatre jours sans manger et presque sans dormir.

Leur chef, porteur d’un drapeau blanc, déclare vouloir se rendre avec ses hommes. Il est conduit au P.C. du capitaine Severanne où la reddition est acceptée et où s’engage la fraternisation de ces "cosaques soviétiques" et des maquisards du Groupement Frontière.

Le lieutenant Gregori Stiwitcheff, qui commande cette compagnie, déclare avoir été fait prisonnier avec ses hommes au cours des combats de la péninsule de Kertch (Crimée) en 1942, où l'armée rouge perdit plus de 160 000 hommes.

presqu'ile de Kertch

Ils ont été enrôlés de force dans les Hiwis (abréviation du mot allemand Hilfswillige qui signifie auxiliaire volontaire) et ont combattu contre les roumains jusqu’à leur venue en France le 15 août 1944, en garnison à Pontarlier.

Le 16 août, étant en manœuvre à Vaux et Chantegrue, ils ont abandonné leurs chevaux et gagné les forêts environnantes.
Animés de foi patriotique intacte, ils demandent à prendre part aux actions contre les allemands qui se replient devant l’avance des troupes de l’Armée d’Afrique.

Le 31 août le lieutenant Gregori Stiwitcheff et ses hommes qui tenaient un barrage, sont débordés par un ennemi supérieur en nombre. Le lieutenant Stiwitcheff couvre le repli de ses "cosaques" et tombe criblé de balles. Il est brûlé dans la maison de Foncine où il a été transporté.

Son groupe de soldats poursuit son action au côté des maquisards pour le dégagement de Mouthe et la prise de Pontarlier.
Il est alors affecté au 1er Régiment de Franche-Comté en formation et le 7 septembre 1944, attaché au 2ème bataillon sous le commandement du lieutenant Babert et de l’aspirant Fresne.

Ces russes vont participer aux combats de la courbe du Doubs, principalement près de Pont de Roide. Le 25 septembre, ils sont héroïques à l’attaque de la ferme des Essaliers. Le 26 ils ont plus de difficulté vers les fermes de Sallières et de Grattery. Les liaisons entre les unités françaises entraînent des erreurs. D’où une grande confusion. Leurs pertes sont sévères. Leur moral est bas. Leur chef écrit :

"Il ne faudrait pas déduire de cette expérience que l’unité russe ne s’est pas bien battue. Une troupe qui, en quelques heures de combat perd un quart de son effectif a droit à quelques égards. Si certain font tomber sur mon unité l’issue regrettable du combat, qu’ils sachent que les russes de leur côté ont beaucoup de choses à nous reprocher ... Ils ont fort heureusement, déjà fait leur preuve à Foncine le haut où le lieutenant Gregori Stiwitcheff a trouvé la mort, à Mouthe où ils ont fait de nombreux tués et prisonniers, à Pontarlier puis à Mauchamp où ils ont tenu sous un feu intense perdant 6 hommes."

Mais ...,

le 4 octobre, deux de ces russes ne veulent plus continuer la lutte.

Leur commandant, le lieutenant Babert (qui a repris son nom, de GRAPPE), les envoie au P.C. du bataillon qui, vu leur état d’esprit dangereux pour la compagnie, les évacue sur le Valdahon où ils sont internés avec les prisonniers de guerre.

Le 12 octobre, ces deux soldats reviennent, porteurs d’un ordre de mission émanant de l’ Etat Major. et d’un représentant diplomatique soviétique.

Le 13 octobre, le sous-lieutenant Kravschenko prend contact avec eux. Son attidude envers eux change après discussion. L’idée de rentrer en Russie le séduit. En conséquence le lieutenant Leibundgut se rend au 2ème bureau de l’Armée avec Kravshenko, pour examiner la question. Et le colonel Devimieux prend la décision :

Les 80 russes commandés par le lieutenant Kravschenko faisant partie du 2ème bataillon du 1er R.F.C. feront mouvement le 19 octobre de façon à être rendus à Besançon, gare Viotte pour 15 heures en vue de leur embarquement sur la base 901 à Marseille.


Moyens : 3 camions de l’Armée,
Enlèvement : Chamesol 19 octobre à 10 heures
Ravitaillement : 4 jours de vivre.
Le lieutenant Grappe et 2 sous-officiers accompagneront le détachement jusqu’à Marseille.

Un certificat individuel sera délivré à chaque homme, constatant son passage au 2ème bataillon du 1er RFC.

Que sont-ils devenus ?

Mon père pose cette question et, de mémoire ajoute :

Le maquis Vauthier a eu aussi des russes.

Ils appartenaient à la trop célèbre 57ème division qui venait d’assassiner et d’incendier horriblement lors de son passage dans le Haut-Jura et qui rentrait à Lons. Ils étaient huit. A la "bifur" ils avaient déserté et avaient été conduits à la gare du tacot, à Publy, dont madame Moureau était chef. De là ils avaient été dirigés vers La Fruitière où Vauthier s’était installé.

Gare de Publy

Cette désertion avait certainement été préparée, car madame Moureau était la mère du lieutenant Moureau qui, secrétaire du commandant Foucaud au 15.1, avait suivi ce héros dans la résistance sous le surnom de Totor.

Ils logeaient dans la dernière ferme de ce hameau. Vauthier m’avait chargé de les habituer à vivre avec nous et surtout de les tester. Après une dizaine de jours, jugés sincères, ils avaient été versés dans des groupes combattants.

Curieusement, dans la nuit du 30 au 31 août 1944, quelques uns se trouvaient dans la compagnie Vauthier venue à Foncine le bas pour le cas où la bataille de Foncine le haut s’étendrait.

En octobre, ordre avait été donné de rassembler tous les russes se trouvant dans la même situation, dans une caserne des Alpes. Sans doute le cadeau fait à Yalta par Churchill et Roosevelt. Ils nous ont donc quittés.

En février 1945, deux d’entre eux, dont un avait été capitaine dans l’armée russe, sont venus me voir au Bureau Liquidateur F.F.I rue Gambetta à Lons. Ils désiraient des certificats attestant de leur présence et de leur activité dans nos maquis. Ce qu’ils ont obtenu.
Le motif de leur demande était bien différent de celui de leurs compatriotes du 1er R.F.C. : Ils étaient persuadés que les soldats russes fait prisonniers des allemands en 1942-43 seraient exécutés ou au minimum envoyés dans un désert glacial, à leur retour au pays.

Et encore :

Le "Journal de marche 1944 du colonel Victor PETIT" que l'on peut consulter à cette adresse : http://forum.ottawa-litopys.org/france/lyon.htm nous en apprend beaucoup plus :

Les russes dont il est question à Foncine le haut sont manifestement de la même origine que ceux du colonel Petit.

Deux bataillons ont été formés en 1942 à Kiev. Ils sont composés en partie d’ukrainiens mis en demeure de choisir entre le travail forcé en Allemagne ou l’engagement dans l’un de ces bataillons, et en partie, de prisonniers de guerre russes n’ayant d’autre recours pour échapper à la faim voire à la mort.

Pour leur interdire des contacts avec leurs compatriotes, ils ont été transférés en Biélorussie, puis après la défaite des allemands à Minsk, en Pologne. Ils n’ont rien à voir avec l’armée de Vlassov.

Ils arrivent à Besançon le 19 août, rejoignent le Valdahon, à pied, et bientôt, ils prennent contact avec les FFI, comme ceux de Foncine, mais eux désertent, tous ensemble, dans la nuit du 26 au 27 août.

Ils sont placés sous l’autorité du commandant Petit et participent à la plupart des opérations de la région.
On les retrouve à Mouthe, le 4 septembre, avec Krawtchenko et ses hommes, et le 14 octobre, sous la pression des officiers soviétiques de liaison avec l’Armée de LATTRE ils sont conduits ensemble à Marseille.
Ceux du bataillon du commandant Petit ne sont pas aussi optimistes que ceux de Krawtchenko. Voici ce qu’on lit dans leur journal de marche :

"Ici se place un fait curieux et inexplicable. Un officier de liaison français accompagnant deux commissaires politiques soviétiques nous rend visite à la ferme Mauchamps. Ces deux hommes demandent à parler aux officiers ukrainiens. Il est difficile de savoir ce qu’ils disent. Après leur départ, voyant les ukrainiens très inquiets, le commandant Petit s’enquiert de cette conversation et reçoit cette réponse "les ukrainiens seront récupérés après les opérations pour reprendre leur place normale dans l’armée soviétique". Solution que les officiers ukrainiens traduisent par "la déportation ou une balle dans la nuque dès l’arrivée sur le sol natal".

La question reste : que sont-ils devenus ?


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