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Le sapin dans les armoiries comtoises

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Cette dernière partie de l'étude de Nicolas Vernot, est parue dans le numéro 69 de la RACONTOTTE (25210 MONT de LAVAL).


Retour menuIII. Des années 50 à nos jours

Le sapin à l'assaut du massif jurassien


Les Bouchoux

Composées par M. Duhem, archiviste départemental du Jura, ces armoiries ont été dessinées par l'artiste héraldiste Robert Louis et adoptées en 1957. Le sinople (vert) symbolise les pâturages, l'argent (blanc) la neige et les sapins la forêt. Cette composition remplace des armes parlantes quelque peu ridicules ornées de trois ... choux, qui apparaissaient notamment sur le certificat d'étude primaires délivré dans le département du Jura.

Bois-d'Amont

Ces armoiries, dont le graphisme laisse à penser qu'elles datent des années soixante, sont les seules que nous ayons rencontrées où le sapin est explicitement associé aux outils qui en permettent l'exploitation : la lame de scie et le rabot réaffirment en effet l'identité de Bois d'Amont, capitale de la boissellerie. Sa flamme postale est également ornée d'un épicéa, essence qui en fait la réputation : "les sapins du Risoux ont toujours été classés parmi les meilleurs de France, grâce à la finesse de leur texture. La régularité des fibres, qui permet au bois de se fendre commodément, les faisait fort rechercher au temps où florissait l'industrie de la boissellerie et où les habitations étaient couvertes en tavaillons"(JB Mercier, 1935). La superposition du rabot sur la lame de scie est une idée aussi originale qu'élégante qui, malheureusement, contraste fort avec le pataud skieur du quatrième quartier, dont on peut espérer qu'il sera un jour remplacé par un flocon de neige stylisé, solution à la fois simple et esthétique qui maintiendrait l'évocation des sports d'hiver en se conformant davantage à l'esprit héraldique.

Ravilloles

Les armoiries que la commune a officiellement adoptées en 1987 ont été créées en collaboration avec M. Joany, alors directeur du Parc naturel régional du Haut-Jura. Le sapin "symbolise la forêt très présente sur la commune", tandis que le bourdon est le surnom donné aux villageois.

Prémanon

La même année que Ravilloles, Prémanon se dote elle aussi d'armoiries, à l'occasion de la fête du Haut-Jura qui se tenait sur ses terres. Le sapin représente les forêts; il est accompagné d'un de ses hôtes les plus prestigieux, le grand tétras. La bande d'azur rappelle les rivières traversant la commune. Elle est chargée de trois flocons de neige qui symbolisent les trois disciplines sportives que sont le ski alpin, le ski de fond et le saut à ski.

Saint-Lupicin

Crées par Michel Millet en 1990, les armoiries adoptées officiellement par la commune évoquent l'église romane grâce à une colonne qui prend appui sur un rocher rappelant le premier nom de la localité : en effet Lauconne, qui prendra ensuite le nom du moine Lupicin qui s'y était établi au Vème siècle, serait, d'après certains auteurs, un vieux mot celtique servant à désigner le rocher. Quant aux initiales S et L, elles permettent d'éviter toute confusion avec les armes de la famille Colonna, de Rome. Le tout est aux couleurs de la Franche-Comté, d'azur et d'or. Les deux branches d'épicéa qui entourent l'écu servent à indiquer l'identité montagnonne de la commune. Si les initiales sont à éviter dans les armoiries, il convient en revanche de souligner l'heureuse initiative qui consiste à avoir placé le sapin non pas à l'intérieur de l'écu, comme cela revient si souvent , mais sous forme de branches de part et d'autres de la composition.

Les armes des Saint-Lupicin : d'azur à la colonne romane posée sur un rocher alésé de même et accosté des lettres S et L, le tout d'or. L'écu, de forme dite espagnole, est soutenu par deux branches d'épicéa de sinople.

Châtel-de-Joux

Proposées par les archives départementales, les armoiries de Châtel-de-Joux ont été adoptées par le conseil municipal le 23 janvier 1998. Sur un écu taillé aux couleurs héraldiques comtoises et en partie jurassiennes, prennent place un château rappelant l'origine du nom de la commune et un sapin dont le rôle est si important dans la vie socio-économique du village depuis les origines.

Les armes de Châtel-de-Joux : taillé d'or au sapin de sinople et d'azur au château d'argent (dessin de Nicolas Vernot).

Les armes des bouchoux : d'argent à la bande de sinople chargée de trois sapins du champ (dessin de Nicolas Vernot)

 

Les armes de Bois d'Amont : écartelé, au 1 d'azur à la lame de scie circulaire d'or chargée d'un rabot contourné du champ, au 2 d'or au sapin de sinople, au 3 d'or au clocher naissant couvert à l'impériale de sinople et ajouré du champ, au 4 d'azur au skieur de fond d'or.

 

Les armoiries de Ravilloles : taillé d'or au sapin arraché de sinople et de sinople au bourdon rayé de sable et d'or, les pattes et la tête d'or, ailé d'argent.

 

 

 

Les armes de Prémanon : d'or à la bande d'azur chargée de trois flocons de neige d'argent, accompagnée en chef d'un grand tétras contournée de sable et en pointe d'un sapin de sinople, tous deux mouchetés d'argent.

Le Haut-Doubs n'est pas en reste

Si le sapin fait partie du paysage héraldique communal de l'actuel département du Jura depuis la fin du XVIe siècle, il n'apparaît pas avant la seconde guerre mondiale dans le Haut-Doubs, où il s'est depuis fort bien acclimaté.

L'emblème utilisé depuis 1962 par la commune d'Orchamps-Vennes bien qu'esthétique et parfaitement cohérent quant au choix des éléments qui le composent, ne constitue pas de véritables armoiries dans la mesure où il ne respecte pas les règles de l'héraldique sur plusieurs points : d'abord, il est incomplètement coloré (beaucoup de blanc sur blanc, ce qui fait que les figures sont insuffisamment mises en valeur); en outre, le lion, s'il veut évoquer la Franche-Comté, devrait être sur un fond d'azur semé de billettes d'or; le fauve, enfin, n'est pas mis en place d'honneur, ce qui ne sied guère pour évoquer l'appartenance à une province.

Dans le cadre de la présente étude, nous avons donc suggéré à la commune d'apporter quelques modifications à ce projet, en nous fondant sur une double démarche : respect, d'une part, de l'emblème utilisé jusqu'à présent par la commune, créé par un ancien maire, utilisé depuis 1962 et donc désormais connu de tous les habitants; respect, d'autre part, des traditions héraldiques utilisées et transmises par nos aïeux depuis plus de 800 ans. Aussi le nouveau dessin reprend-il fidèlement les trois éléments symboliques de l'ancien emblème (sapin indiquant une "commune forestière", lion comtois, muraille) tout en les agençant d'une manière conforme à la tradition héraldique.

La partie inférieure des anciennes armoiries représente le château Sarrasin qui dominait autrefois le bourg. Elle a été conservée à la fois dans sa position et dans ses émaux : un mur d'argent maçonné de sable, c'est à dire avec des joints noirs. Deux battants de porte grands ouverts lui ont été ajoutés pour symboliser la fonction d'accueil d'Orchamps-Vennes, carrefour à la fois commercial et touristique de Val de Vennes.

Le projet d'armoiries pour Orchamps-Vennes reprend fidèlement le contenu de l'ancien emblème tout en le conformant aux règles héraldiques : d'azur billeté d'or, à la muraille d'argent maçonnée de sable brochante, mouvante de la pointe et ouverte d'azur, la porte munie de deux battants ouverts d'or, le tout sommé d'un lion issant couronné d'or, armé et lampassé de gueules, accosté de deux sapins de sinople aux troncs mouvants de la muraille, le tout brochant sur les billettes; timbre : couronne murale à trois tours d'or ajourées d'azur; supports : deux branches d'épicéa de sinople fruitées d'or, nouées d'or en pointe (dessin de Nicolas Vernot)

Le lion comtois, autrefois décalé sur un côté, a été replacé au centre de l'écu, c'est à dire à la place d'honneur. La composition ainsi obtenue rappelle dans son ordonnancement les armoiries de nombreuses cités comtoises anciennes telles Dole, Poligny, Gray ou Vesoul, dans lesquelles les armoiries sont coupées en deux avec le lion comtois au centre de la partie supérieure. Pour que la tradition soit pleinement respectée, on a donné à c lion couronné d'or la langue et les griffes de gueules qui sont les siennes sur les armoiries et le drapeau comtois.

Brochant sur les billettes apparaissent deux sapins de sinople, symbole de la richesse forestière de la commune qui figuraient déjà dans son ancien emblème. Les pommes de pin d'or portées par les deux branches placées autour de l'écu rappellent l'importance économique des résineux depuis des siècles, et dont le musée de l'Outils à Bois ancien conserve la mémoire. La couronne murale est l'emblème de l'autonomie municipale et des libertés locales. Elle est particulièrement indiquée pour les bourgs d'une certaine importance comme Orchamps-Vennes, capitale du Val de Vennes.

Le saugeais

Créées en 1973 par le colonel de Saint-Ferjeux, les armoiries du Saugeais ont fait le tour du monde depuis qu'elles figurent sur le timbre poste qui lui a été consacré en 1987. La première moitiée de l'écu représente, selon les mots du docteur Jean-Marie Thiébaud, "la forêt du Haut-Doubs emplantée de résineux accrochés à des montagnes de neige". A côté ondule le Doubs qui arrose la capitale du Saugeais, territoire autrefois administré par l'abbaye de Montbenoit, représenté par la crosse, et protégé par les sires de Joux, représentés par le beaume. Il est à noter que le sapin doit être représenté en blanc (argent) et non en bleu, comme cela se voit sur certains écussons vendus dans le commerce.

Frasne

Après bien des avatars, les armoiries de Frasne, créées par Monsieur Michel Renaud et le Docteur Jean-Marie Thiébaud, ont été fixées en 1994. Elles intègrent les armoiries des Chalon déjà rencontrées à Nozeroy, accostées ici des deux sapins symbole de "la richesse forestière de la commune" surplombant une champagne ondée évoquant les étangs. Ces armoiries sont un témoignage intéressant de l'enrésinement progressif de nos montagnes. En effet, le toponyme Franois désigne à l'origine un lieu planté de frênes. La famille Quettaud, qui avait quitté la localité pour s'installer à Pontarlier, se plaisait, à la fin du XVIIème siècle, à rappeler ses origines en faisant figurer un frêne dans ses armes. Il y a tout lieu de penser que si Franois avait eu à se choisir des armes à cette époque, c'est le feuillu qui aurait été retenu. Trois siècles plus tard, le sapin s'est tellement imposé dans le paysage comme dans les esprits qu'il est parvenu à supplanter le frêne qui avait pourtant donné son nom au village.

Armes utilisées jusqu'à présent par la municipalité d'Orchamps-Vennes

 

 

 

Les armoiries du Saugeais : parti d'azur au sapin d'argent sur un mont à trois coupeaux de même et de sinople à la face ondée d'argent; au chef cousu de gueules chargé à dextre d'une crosse issante d'or et à senestre d'un heaume ouvert d'argent, taré à dextre (dessin de Nicolas Vernot)

 

 

Les armoiries de Frasne : d'or à l'écusson de gueules à la bande du champ posé en chef, accosté de deux sapins de sinople fûtés de sable; à la champagne ondée d'azur

 

Les armes de Damprichard : écartelé au 1er d'azur semé de billettes d'or, au lion issant brochant couronné de même, armé et lampassé de gueules, au 2 d'argent au sapin de sinople fûté de sable, au 3 d'or à la roue d'horlogerie dentée de sable, au 4 de gueules au rencontre de boeuf d'argent

Quel avenir pour le sapin héraldique ?

Magnoray

Sur notre conseil, la commune du Magnoray (Haute-Saône) semble prête à abandonner l'écu coupé en sapin de sinople et d'argent qu'elle avait reproduit sous forme d'autocollant. En effet, la ligne de sapins est censée évoquer les forêts locales, ce qui est pour le moins gênant sur un territoire traditionnellement dévolu aux feuillus.

Armes utilisées pendant quelques temps par Magnoray (Haute-Saône)

D'une manière générale, l'enrésinement excessif est un phénomène qui n'inquiète pas que les écologues. En effet, la liste d'armoiries publiées ici montre que l'invasion des résineux touche également l'héraldique. Ce phénomène s'explique par les glissements symboliques connus par le sapin depuis l'Ancien Régime. On se souvient qu'au Moyen âge le sapin est négligé par la chevalerie en raison de ses liens avec le monde paysan et que c'est avec l'extension de l'usage des armoiries hors de la noblesse qu'il va apparaître comme emblème familial, chez des familles aisées pour qui le sapin a pu être apprécié en tant que source de revenus, voire de prestige avec la fourniture de mâts de navires.

Au XIXème siècle, le sapin se pare des atours du romantisme : la forêt, qui a été sous l'Ancien Régime un lieu craint, domaine des loups et des brigands, inspire alors les écrivains. Ce n'est pas un hasard si le frontispice du volume des Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France que Nodier et ses amis consacrent à la Franche-Comté en 1825 est orné d'une vignette composée d'un bric-à-brac d'emblèmes et d'écussons variés surmonté par la masse imposante d'un épicéa autour de laquelle s'enroule une banderole frappée de la devise "deo et caesaris fidelis perpetuo"

Cette apologie de la fidélité perpétuelle à Dieu et à l'empereur fait réapparaître l'association, consciente ou non, entre le résineux et l'idée de résistance, ici abordée sous l'angle de la fidélité.

Cette composition allégorique est-elle la première attestation du sapin en tant qu'arbre emblématique de la région ? Toujours est-il que cette association ne se démentira pas par la suite : le label qui certifie la qualité des saucisses comme de notre cancoillote n'est-il pas formé d'une meule stylisée dans laquelle s'inscrit un sapin vert et noir ? En rendant au sapin sa dimension spirituelle, les fêtes de Noël telles qu'elles se pratiquent depuis l'après-guerre n'ont fait que renforcer le succès de cet arbre popularisé par sa silhouette si aisément identifiable. LA symbolique du sapin telle qu'elle apparaît aujourd'hui dans les armoiries communales comtoises se situe donc à la confluence d'héritages culturels anciens et de visions renouvelées partiellement héritées d'un romantisme dont le tourisme et l'écologie constituent les développement les plus récents. Les notices explicatives qui accompagnent les armoiries ici décrites illustrent parfaitement ces différentes strates symboliques : emblème de "résistance" à Longchaumois, le sapin est l'élément incontournable du paysage montagnard à Ravilloles où il symbolise "la forêts très présente sur la commune" et de manière plus développée encore en pays sauget où le sapin sur son mont représente "la forêt du Haut-Doubs emplantée de résineux accrochés à des montagnes de neige". Plus pragmatiquement, il indique à Frasne les débouchés économique, "la richesse forestière de la commune". L'arbre en vient même à représenter un territoire tout entier : sur les armes de Saint-Laurent en Grandvaux, il est présenté comme l'emblème du Haut-Jura, opinion sans doute influencée par les armes de sa capitale, Saint-Claude. Comment s'étonner, dès lors, que d'autres commune du Parc Naturel régional du Haut-Jura comme Ravilloles, Prémanon, ou Châtel-de-Joux, l'incluent dans leurs armes, toujours de sinople sur or ? D'ailleurs les logos commerciaux et officiels confirment l'importance grandissante du sapin comme emblème territorial du massif jurassien dans son ensemble, à l'image de la communauté de communes Jura Sud qui reprend la silhouette d'un sapin vert environné de jaune !

Aujourd'hui s'observe une tendance profondément ancrée dans l'imaginaire collectif, et qui voit dans la montagne un espace préservé, sorte de conservatoire de l'identité et des traditions comtoises qui s'y seraient mieux maintenues qu'ailleurs. Ainsi, le Haut-Doubs, et le massif Jurassien dans son ensemble sont toujours considérés comme plus spécifiquement comtois que la Haute-Saône, dont les mauvaises langues se plaisent à rappeler que le végétal emblématique est ... la pomme de terre ! Par conséquent, il est peu surprenant que le sapin en vienne à représenter la région toute entière, comme c'est le cas sur le label gastronomique régional. Même si d'un point de vue purement environnemental, ce choix conduit à exclure les vastes plaines du bas pays comtois, il faut reconnaître toutefois que cette essence correspond assez bien au tempérament que l'on prête habituellement aux Comtois, attachés à leur terre, persévérants dans la difficultés, fidèles jusqu'à l'entêtement. Nodier l'avait bien vu.

Cependant, c'est là un fait général en Europe que de représenter les contrées montagneuses par des sapins. Il serait sans doute souhaitable, si l'on veut éviter une saturation héraldique, que les commune comtoises de montagne évitent de multiplier les sapins. Rappelons tout d'abord que la faune et la flore de nos massifs sont suffisamment riches pour fournir des sources d'inspiration aussi évocatrices qu'élégantes (je pense par exemple aux digitales des armoiries de Saint-Lambert, dans les Vosges Saônoises). En outre, pour les communes qui souhaiteraient absolument évoquer le sapin, ce qui peut se comprendre, il est possible d'en diversifier les représentations en ne faisant figurer que des branches ou des cônes, ou en choisissant des positions ou des colorations originales (rappelons que les figures héraldiques peuvent être rayées, échiquetées, etc ...). D'ailleurs, la simple découpe en dents de scie peut parfaitement évoquer à la fois la cime des sapins et les scieries qui les exploitent.

Enfin, il est possible de prendre exemple sur des communes comme Morez ou Longchaumois qui ont su partir du sapin pour créer une figure héraldique composite originale ... Pour qui en respecte les règles, l'héraldique, cette langue ancienne qui parle avec des images, offre à l'oeil et à l'esprit des ressources infinies.

Nicolas Vernot


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